Jeudi 15 janvier 2009 4 15 /01 /Jan /2009 15:37

Ceci est le récit de mes 33 ans passés, du collège à l' usine.

Tout ce qui y est narré est absolument véridique ( à quelques imprécisions dues à un peu d'effacement des souvenirs ).

J'ai seulement remplacé mon nom par le pseudo " Poilagratter ".

J'ai volontairement évité de parler de ma vie privée, sauf lorsque cela était nécessaire.
Je suis désolé d'avoir du scinder le texte en plusieurs parties, mais je n'avais pas le choix, le récit de plusieurs dizaines d'années ne se résume pas....

 

 

Juin 1962; c'est la fin de l'année au Cours Complémentaire Jules Ferry de Villeneuve Saint Georges baptisé depuis peu Collège d'Enseignement Général.

Nous approchons des épreuves du BEPC et tous les élèves attendent avec anxiété cet examen qui sanctionnera quatre années d'études pas forcément brillantes.

Pour moi, cela en fera cinq puisque j'ai redoublé ma cinquième…

Dans la classe de troisième B des garçons ( il n'y a pas encore la mixité et les filles étudient dans une aile séparée, réplique exacte de celle des garçons mais sans aucune communication possible…) le professeur de Français, Monsieur D....., véritable terreur, brutal et prétentieux, accorde à ses 44 (!) élèves un peu de détente en cette fin d'année scolaire…( J'ai vérifié sur un de mes carnets scolaires, nous étions bien 44, ce qui paraît hallucinant aujourd'hui où les enseignants peinent avec parfois 25 élèves…)

Mais ce qui l'intéresse, Dumeaux, c'est de savoir ce que va faire chacun après le BEPC.

Alors il questionne, apparemment un peu au hasard, sur les projets de chacun.

Le destin des bons élèves semble surtout l'intéresser et les réponses le comblent.

- Moi, Monsieur, je veux aller jusqu'au Bac et poursuivre pour être ingénieur …

- Moi, Monsieur, je veux être médecin …

- Moi, Monsieur, je voudrais être professeur …

- Moi, Monsieur, je veux faire Dorian – Diderot …

Tout cela me sidère !

Moi qui ai peiné pendant des années à essayer d'apprendre et de comprendre tant de choses dont la plupart ne m'intéressaient pas, je suis ébahi d'entendre mes camarades parler avec entrain de continuer les études !

Dorian - Diderot ? Je ne connais même pas ! Apparemment il s'agit d'un ( ou deux ? ) établissement coté de Paris puisque plusieurs élèves rêvent d'y aller…

Toutes ces prétentions me laissent rêveur: c'est vrai ça, qu'est ce que je vais faire après le BEPC, que je le décroche ou pas ?

Je ne me suis jamais vraiment posé la question; en plus, la plupart de mes camarades de la cité Gabriel Péri ont déjà trouvé du travail sans avoir aucun diplôme et surtout pas le BEPC…

Et à la maison, c'est pas un sujet d'inquiétude ni de discussion.

Mon père a travaillé dès son plus jeune âge; il a maintenant soixante ans ( je suis un " retour de captivité " ) et il lui reste encore cinq ans avant la retraite.

Pour lui, Dorian – Diderot, cela doit plus se rapprocher de la station de métro que de mon avenir immédiat ! Quand à ma mère, fidèle femme au foyer n'ayant jamais travaillé depuis son mariage, elle a certainement encore moins d'idées…

- Et vous, Poilagratter ?…

Quoi ?… Qu'est ce qu'il vient m'emmerder avec sa question tordue, il pouvait pas continuer à questionner ses préférés ?

Il faut répondre, vite, car ce type est un sadique prêt à tout pour vous humilier…

  • Moi, Monsieur, je voudrais rentrer à la SNCF pour être conducteur de train .

Ah, le regard du père D..... !

Un rictus sur le visage, un signe de tête bien visible marquant son dédain et une expression générale signifiant clairement " pauvre type " furent sa seule réaction et il passa rapidement à d'autres…

Je haïrais cet homme toute ma vie.

Mais pourquoi avais je dit cela ?

En fait, ce n'était pas sans raison.

J'ai toujours été amoureux fou des trains. Il faut dire que j'avais deux oncles, que j'adorais, qui travaillaient " au Chemin de Fer " comme on disait alors." La Vie du Rail", célèbre revue, faisait donc partie des lectures de la famille et c'est certainement à regarder les magnifiques dessins et photographies de locomotives toutes plus belles et puissantes les unes que les autres que je dois cet engouement que j'ai toujours aujourd'hui, même si la vie m'a privé de mon rêve d'être conducteur de train…

Comme d'ailleurs des milliers d'enfants, j'ai passé des heures à jouer au train électrique, m'imaginant à la tête de convois plein de voyageurs, conduisant avec toute l'autorité requise, respectant des procédures draconiennes autant qu'imaginaires, usant mes yeux à regarder tourner en rond pendant des heures la petite locomotive, jusqu'à ce que la pile électrique s'épuise ou que ma mère me demande de déblayer le petit circuit que j'avais monté afin de pouvoir rentrer son linge sans se prendre les pieds dedans…

Il m'arrivait souvent d'aller, seul, à la gare de Villeneuve Saint Georges rien que pour voir arriver et partir les trains. A l'époque l'accès aux quais était libre et les trains à vapeur toujours en circulation. C'était un régal de voir arriver les convois dans un tonnerre de bruit et de fumée. Régal mêlé d'angoisse car en fait j'avais plutôt peur des machines à vapeur. Cette vapeur qui justement semblait devoir sortir, brûlante, de toutes parts. Mais l'attrait était le plus fort et les odeurs qui se dégageaient de ses monstres étaient pour moi un parfum enivrant .

Un des plus beaux jours de ma vie d'enfant fut d'ailleurs celui où mon oncle Paul, travaillant au triage de Villeneuve, m'emmena avec lui une matinée.

J'étais alors très jeune mais ce fut inoubliable !

Mon oncle était conducteur et son travail consistait, à ce moment, à pousser lentement, avec une motrice électrique antédiluvienne, des wagons de marchandises qui glissaient ensuite doucement sur une pente et étaient dirigés, par des aiguillages, afin de former des convois de même destination.

Il fallait faire environ un ou deux kilomètres maximum dans les deux sens avec la machine pour effectuer l'opération…

On devait rouler à tout casser à vingt kilomètres heure pour aller rejoindre le convoi à pousser et le poussage se faisait ensuite au pas.

Ce n'était vraiment pas la griserie, le travail était répétitif et d'une facilité déconcertante mais pour moi c'était le paradis, d'autant que, vu le peu de risque qui existait, mon oncle me laissa effectuer la plupart des manœuvres.

Je pus donc, pour la première (et dernière …)fois de ma vie " conduire un train " tournant le volant pour démarrer et augmenter doucement la vitesse, maniant le frein, jouant abusivement et inutilement du sifflet et répondant même à la radio au régulateur qui donnait les ordres:

  • Billard prêt ? ( Billard était le nom de mon oncle ).
  • Billard prêt !

Et je démarrais le convoi !…

Tout ce rappel pour justifier la réponse que j'avais faite à Dumeaux : oui, depuis toujours je rêvais d'être conducteur de train !

Et si, effectivement, rien n'avait été décidé en ce qui concernait mon avenir, j'avais quand même postulé, par l'intermédiaire de mon cousin André, lui même à la SNCF, au concours annuel qui permettait à trente jeunes d'entrer au centre d'apprentissage de Villeneuve Saint Georges et donc de faire carrière ( en ce temps là…) au Chemin de Fer.

C'était bien sur le seul moyen d'arriver à être un jour conducteur de train.

Lorsque D..... m'avait posé la question, j'avais en fait déjà passé ce concours et j'attendais le résultat.

Résultat qui me fut communiqué peu de temps après : je n'étais pas pris.

C'est la dure loi des concours.

Mon cousin m'apprit plus tard que sur deux cent cinquante candidats j'étais arrivé dans les cinquantièmes.

Comme ils n'en prenaient que trente, et que priorité était donnée aux fils d'agents de la SNCF mes rêves s'envolèrent…

J'étais loin d'avoir les capacités de mon cousin André qui, lui, avait été pris comme apprenti, s'était payé le luxe d'arriver premier du canton lors du passage de son CAP, avait gravi presque tous les échelons possibles avant qu'un cancer ne l'enlève à quelques années de la retraite.

L'épisode D..... eut au moins le mérite de décanter les choses, car il fallait bien que j'envisage l'avenir, avec ou sans BEPC, avec ou sans la SNCF…

Je fis rapidement une demande au Comptoir d'Escompte, grande banque parisienne aujourd'hui disparue, avalée par je ne sais quelle autre.

Je ne me souviens plus comment j'avais déniché qu'ils embauchaient; je crois que comme beaucoup d'établissements de l'époque, il y avait des concours régulièrement. Je passais donc rapidement un examen que je réussis. Une visite médicale de pré embauche suivait…

Ou j'avais réussi par la tête j'allais perdre avec le physique !

En effet, même si je suis toujours plus que mince, j'étais à l'époque d'une maigreur assez rare et ce n'est pas le mètre cinquante cinq garanti alors par ma carte d'identité ( j'ai vingt centimètres de plus aujourd'hui ), qui jouait en ma faveur.

  • Dites donc, vous n'êtes pas costaud ? me dit le toubib préposé à mon embauche, et vous habitez loin, Villeneuve Saint Georges, ça vous fait au moins une heure et demie aller et pareil au retour, vous croyez pouvoir faire cela tous les jours et tenir le coup ?
  • Bien sur, Monsieur !

J'essayais de lui faire comprendre que pour moi, venir à Paris serait une promenade mais quelques jours plus tard un courrier poli et désolé me fit savoir que je ne travaillerai pas dans cette banque !

Bien leur en a pris : lorsque je vis, par la suite, la galère endurée dans les transports par tous ceux qui travaillaient à Paris, je ne pus que remercier l'avis de ce médecin !

J'avais aussi fait une demande à l'usine où travaillait mon père.

Il s'agissait d'une entreprise d'environ quatre cent salariés travaillant pour le militaire aéronautique, située à trois kilomètres de notre HLM. Mon père avait eu la chance de s'y faire embaucher comme " trempeur " ( en fait forgeron ).

Il travaillait auparavant à Paris à l'usine automobile Hotchkiss, mais Hotchkiss décida un jour de s'installer dans la banlieue nord de Paris.

Pour mon père, il n'était pas possible de faire banlieue sud – banlieue nord, cela relevait de l'exploit. Il chercha donc et eu la chance d'être embauché, en 1956, dans cette usine ou justement le trempeur en titre arrivait à l'âge de la retraite. Il ne perdait rien au change, bien au contraire, car il avait un meilleur salaire et n'avait plus que dix minutes de transport, et encore, avec l'autocar de l'usine qui le prenait gratuitement au pied de la maison et le ramenait le soir !

Je pense que cela lui a fait gagner chaque jour plus de deux heures et demi sur son ancien temps de trajet.

Bref, mon père s'était renseigné auprès du service du personnel qui lui avait indiqué qu'un concours allait avoir lieu pour embaucher des apprentis et il m'avait inscrit, a toute fin utile.

Il faut dire que je n'étais pas chaud du tout pour aller travailler en usine. J'avais eu l'occasion de visiter, certes rapidement, mais plusieurs fois, cette usine lors des goûters de Noël offerts aux enfants du personnel.

Elle m'avait paru immense, d'une saleté incroyable, d'une noirceur repoussante ; tout puait l'huile de machine ; j'avais l'impression de visiter un monde irréel, inquiétant. D'immenses poutrelles métalliques supportaient une interminable verrière. Tout était gris, sale, et je m'étais bien promis de ne jamais me retrouver dans cet enfer.

Pourtant, j'étais inscrit pour le concours…

Et il tombait mal : le même jour que les épreuves orales du BEPC. Mon père fit part de cette ennuyeuse situation au chef du personnel.

Comme l'oral du BEPC ne se déroulait que le matin, il fut proposé que je vienne à l'usine dès que je serais libéré et l'on verrait comment procéder.

Il faut relativiser l'importance de ce concours qui n'avait rien à voir avec celui de la SNCF ou du Comptoir d'Escompte : il s'agissait en tout de recruter trois apprentis !

A l'époque, un apprentissage durait trois ans; il y avait donc trois apprentis de première année, trois de seconde et trois de troisième année.

Je passe donc mon oral de BEPC et j'arrive à l'usine en fin de matinée, plus exactement à l'heure du repas que les candidats prenaient ensemble à la cantine . On me met à part afin qu'il n'y ait pas de fuites…

C'était le professeur d'apprentissage,( un professeur du technique privé qui arrondissait ses fins de mois en donnant des cours théoriques aux apprentis de l'usine ) qui avait préparé ce concours et en assurait le bon déroulement.

Il s'appelait Chabrière, était d'une grande gentillesse et me fit oublier par la suite les professeurs grincheux et teigneux que j'avais du supporter.

Après le repas, il m'installa, toujours à part, et pendant que les autres candidats ( nous étions neuf en tout ) finissaient les épreuves, j'effectuais ce que les autres avaient fait le matin tout en rattrapant petit à petit mon retard..

Il fallait vraiment que ce concours soit à échelle humaine pour qu'on m'accorde autant de facilités !

Je ne vais pas ennuyer le lecteur avec le détail des épreuves qui n'avaient rien de compliqué.

Il s'agissait de vérifier les connaissances de base nécessaires pour entamer un apprentissage : pas de problème de robinet qui fuit ; pas de grammaire tordue mais des questions de bon sens et un peu d'habileté manuelle pour arriver à donner une forme déterminée à un morceau de métal.

Bref, j'apprends presque en même temps que j'ai mon BEPC et que

je suis reçu premier au concours d'apprentis 1962 de la Société R. Alkan et Cie.

Les événements iront très vite puisque faute d'avoir trouvé autre chose je franchirais la porte de l'entreprise le 6 septembre 1962 au matin pour y être embauché comme " apprenti sans contrat ".

Je l'ai déjà dit, ce n'était pas de gaité de cœur, même si je quittais avec soulagement l'école publique et ceux que j'assimilais à des tortionnaires…

Mais je passais d'un monde d'enfant à celui des adultes…

La rentrée des apprentis passait par le bureau du chef du personnel, Monsieur Deniau.

C'était un ancien ouvrier de la société, arrivé à ce poste au lendemain de la Libération ( d'après les anciens ) dans des circonstances que je n'ai jamais pu me faire expliquer mais je crois qu'il avait su saisir l'opportunité d'une place libre alors que c'était le chaos et que le propriétaire de l'usine avait du fuir les nazis.

Il n'avait certes aucune compétence particulière, ce qui le rendait vulnérable, mais c'est surtout son ancienne condition de salarié qu'il n'avait sans doute pas oubliée qui faisait souvent pencher son cœur du coté ouvrier lorsqu'un problème surgissait entre un compagnon et un chef. Et, même s'il ne fut jamais un saint, il apparaîtra comme un brave type une fois que nous aurons goûté aux saloperies des divers DRH et autres directeurs qui se succéderont.

Je suis donc dans son bureau, avec les deux autres candidats retenus.

Il y a aussi trois messieurs en blouse grise ; on nous les présente : ce sont trois chefs de services différents chez qui nous allons être dispatchés.

D'emblée, il y en a un qui ne me plaît pas : il est plein de tics et de grimaces…

On tire à la courte paille ( véridique ! ). Bingo, je tombe sur le grimacier… Les choses vont vite ; chacun repart avec son apprenti et je me retrouve en moins de deux dans l'immense atelier où le bruit s'ajoute maintenant à la laideur et aux odeurs. Un bruit infernal ; un bruit que je vais subir pendant des années sans pouvoir m'y habituer mais avec lequel il va bien falloir composer…

Ca crie, ca hurle, ca grince, ca ronfle, ca tonne de toutes parts .

Pensez donc, il doit y avoir au bas mot autour de deux cent machines qui tournent: des fraiseuses, des étaux-limeurs, des rectifieuses, des perceuses, des tours, des scies, des meules …. Chacune y va de son couplet, et, à chaque poste de travail, la " soufflette ", en fait un tuyau d'air comprimé dont on se sert pour évacuer les copeaux de la machine et pour nettoyer les pièces usinées pleines d'huile . Des dizaines de soufflettes dont on use et abuse ( mais comment faire sans ? ) et qui font un bruit d'enfer.

Et les ouvriers qui sont obligés de hausser la voix pour pouvoir communiquer.

Dans mon malheur, j'ai un peu de chance, car j'ai été affecté au service " montage " ou il n'y a que très peu de machines et où le bruit est légèrement moindre mais quand même, je me dis que je ne vais pas pouvoir supporter longtemps ce tintouin.

On m'installe à un établi, on me rehausse avec un plancher, vu ma petite taille, on va me chercher un gros bout de fer à U que l'on installe dans l'étau, on me sort une grosse lime neuve et le chef, qui s'appelait Coppin, m'explique :

  • voilà, tu tiens la lime comme cela, tu cales ton coude près du corps et, regardes, tu limes un coup dans un sens et après dans l'autre, ca doit faire des traits croisés, il faut enlever la même quantité de métal partout et vérifier régulièrement que tu es droit.

Je suis déjà fatigué et pas du tout intéressé !

Mais que faire sinon essayer de suivre les instructions ?

Je lime.

Dans un sens, dans l'autre ; ca ne croise pas terrible et si ca croise c'est pas droit, ou si c'est droit c'est pas d'équerre.

Rapidement, je n'en peux plus, d'autant que dès la première heure une insidieuse ampoule a gagné le creux de ma main droite…J'ai une envie d'uriner qui commence à devenir urgente et je n'ose même pas quitter ma place de peur d'être l'objet de tous les regards ! D'ailleurs, je ne sais même pas où sont les W-C… Tant pis, je prends le risque de lever le nez pour regarder furtivement autour de moi et j'arrête quelques secondes, la lime prête à redémarrer. J'ai l'impression que tout l'atelier me regarde…Soulagement, le gars qui est à ma gauche me sourit.

  • ca va mon gars ?

Je fais signe que oui, pas convaincu…

Alors le type s'approche, Auvitut Daniel, qu'il s'appelle, une grande gueule, un peu fou-fou mais sympa.

Il me parle, il a bien compris que j'en bave alors il me remonte un peu le moral en me donnant quelques conseils: lui aussi a été apprenti avec Coppin il y a quelques années…

Cela me fait du bien d'avoir noué une relation qui se complétera rapidement par d'autres. Dans l'ensemble, les gars sont sympa et très déconneurs; c'est à qui en fera le plus et l'atelier ressemble à une joyeuse troupe, hormis quelques rares grincheux qui ne font pas le poids face à ces rois de la déconne !

Il n'empêche, la semaine, la semaine entière je resterais à limer mon bout de ferraille, jusqu'à ce que j'arrive à supprimer les deux ailes du U, avec une ampoule que j'essaierai d'oublier en mettant mon mouchoir entre ma main et la lime. Pratique !

Et à l'époque, on faisait quarante cinq heures par semaine à raison de neuf heures par jour…

La deuxième semaine arrive.

Dès le lundi matin, Coppin décide que je dois passer à l'étape suivante.

  • Bon, on va passer à autre chose ; je vais te faire un bon vert et tu vas aller au magasin " fer " chercher un nouveau bout de ferraille…

Ce qui fut fait, et je me retrouve, cette fois, avec un bloc d'acier brut d'environ cinq centimètres au carré et dix de long, rongé par la rouille, recouvert d'huile de coupe…

  • Maintenant, tu vas essayer de dresser toutes les faces afin que tout soit bien droit et d'équerre ; tu fais comme ci, comme ça … et voilà mon père Coppin qui me laisse face à mon morceau de ferraille !

Ceux qui sont passés par l'apprentissage d'alors comprendront mon désespoir…

Je venais de passer une semaine à suer sang et eau pour raboter inutilement un bout de ferraille et il ne trouvait rien de mieux, sitôt fini, que de me coller une nouvelle corvée aussi inintéressante que usante !

Je n'allais quand même pas passer tout mon apprentissage à me faire suer ainsi !!

Et encore, à ce moment là, je n'avais pas de cote à respecter ; il ne s'agissait que d'apprendre à limer droit, d'équerre, et en traits croisés !

Je passais néanmoins quinze jours sur ce travail et le résultat ne fut pas, à mon souvenir, formidable…

Mais, le temps passait et, si je ne m'habituais toujours pas au bruit, je commençais à me sentir un peu plus à l'aise. Je sympathisais, petit à petit, avec les ouvriers du service et d'ailleurs. Il faut dire qu'à cette époque les rapports entre ouvriers étaient assez cordiaux. Il y avait tous les âges de représentés, avec une grosse proportion autour de la trentaine ce qui fait que les journées étaient rarement tristes…

Les chefs n'avaient alors rien de ces faux caïds ignares qui furent nommés par la suite pour faire de la délation et de la répression.

Ils étaient, pour la plupart, issus de la base et bons ouvriers. Eux aussi avaient pris du bon temps à leur époque alors ils n'allaient " pas faire chier " ceux qui étaient à leur place aujourd'hui. Et d'ailleurs, si, par excès inopportun, un chef faisait une remarque jugée abusive, il se voyait envoyer bouler dans des termes que la morale réprouve mais que le fait de sentir les copains autour de soi autorise…

D'ailleurs, toute tentative autoritaire prenait le risque de voir le service entier, parfois même l'usine entière débrayer immédiatement !

Alors, je commençais à laisser de plus en plus souvent ma lime pour aller m'intéresser au travail des autres ce qui, après tout, n'était pas plus mal. Coppin n'était pas chiant : il pouvait se passer des journées entières où, hormis le traditionnel tour du matin pour saluer les compagnons, il m'ignorait et me laissait m'occuper comme je le voulais, à condition bien sur de ne pas disparaître trop longtemps de ma place. Mais cela contribuait à mon désintéressement pour ce métier.

Etant apprenti, je servais bien sur à quelques tâches subalternes mais jamais ingrates : on ne m'a jamais demandé de balayer l'atelier, il y avait un manœuvre payé pour cela. Je donnais des coups de main à droite et à gauche. Les gars étaient sympas, ils n'hésitaient pas à demander mon aide au chef pour des journées entières dans le seul but de me changer d'occupation et alors c'était le plaisir de faire quelque chose d'utile.

Il y avait aussi les " bons verts " que les chefs faisaient pour sortir du matériel des différents magasins : j'étais souvent sollicité ( et solliciteur… ) pour aller déposer ces bons aux destinataires. On m'envoyait à la Tôlerie, à l'autre bout de l'usine, pour ramener une pièce ; au Cadmiage, au Magasin Général, à la Ferraille, etc.…

Pour moi, c'était des instants de liberté et de bonheur ; j'apprenais à connaître l'usine et ses services. Partout, j'étais reçu avec sympathie et il va sans dire que si j'avais besoin du moindre bout de ferraille, de faire cadmier un objet personnel ou de tout autre service, il n'y avait aucun problème !

Bien sur je dépassais souvent le temps raisonnable pour faire la course qui m'étais demandée et il est arrivé plus d'une fois que le père Coppin téléphone dans les services pour savoir où j'étais passé mais cela n'a jamais eu aucune suite désagréable pour moi. Aujourd'hui, avec la mentalité et les rapports qui se sont dégradés je pense qu'un jeune qui agirait ainsi serait vite remis au pas ou viré…

Il m'était devenu évident que je n'avais aucun attrait pour l'ajustage, non pas que cette activité soit déshonorante, mais je ne supportais pas de devoir limer bêtement pendant trois ans alors que j'avais bien sur découvert qu'il y avait plein de machines capables d'exécuter, à la perfection et sans effort ( du moins je le croyais…) des pièces autrement plus compliquées et intéressantes que mes bouts de ferraille.

Mais Coppin avait un principe : l'apprenti ne touche pas aux machines la première année. C'était d'autant plus absurde que mes deux autres camarades apprentis de première année se servaient, eux, des machines, ce qui contribuait à les intéresser.

J'avais rapidement repéré le service Fraisage ou un apprenti terminait sa troisième année. Bien sur, on était copains et j'allais de plus en plus souvent le voir travailler sur sa machine.

Ma décision fut rapidement prise ; je serais fraiseur ou je chercherais autre chose, ailleurs.

Ce n'était pas gagné car il fallait que ce copain réussisse son CAP, que la machine soit libre, et que ma demande soit acceptée. En tout état de cause, je ne pouvais obtenir satisfaction qu'en début de deuxième année puisqu'à l'époque la première année d'apprentissage, du moins pour les métiers de la mécanique, était obligatoirement consacrée à l'ajustage.

Coppin prit assez mal ma requête. Il se sentit vexé et du jour où il eut connaissance de mon désir il m'ignora totalement ( tout en restant extrêmement courtois ) et je pus terminer ma première année d'apprentissage dans la presque totale liberté, passant mon temps à bricoler pour mon compte ou celui des autres, voir celui de Coppin…

De toute façon, Coppin avait bien du comprendre qu'il ne servait à rien de m'obliger à persévérer dans un métier qui ne me plaisait pas. Il dut en être persuadé le jour où je lui remis mon essai mensuel ( il s'agissait d'un travail effectué chaque mois et qui consistait en la réalisation d'un ensemble ajusté avec précision ) bourré de suif pour colmater l'abominable ajustage que j'avais réalisé…!!

Dans le cadre de l'apprentissage nous avions droit à des cours théoriques.

Monsieur Chabrière était le responsable de ces cours qui avaient lieu le jeudi, dans un local peu accueillant de l'entreprise. Il prenait les neuf apprentis en même temps mais était très bien organisé : cela ne posait jamais de problème.

Cha-Cha, comme nous l'appelions entre nous, était un vrai professeur, compétent, disponible, intéressant et pas prétentieux. Il avait bourlingué, tant sur terre que sur mer, et ce n'est pas sans malice que nous l'entraînions à nous raconter ses souvenirs par ailleurs fort plaisants et pittoresques.

Il a réussi à m'intéresser à des matières qui me sortaient par les yeux au Collège. La trigonométrie, entre autre, technique du calcul des éléments des triangles, base indispensable en mécanique. Certes, il est plus facile d'expliquer à trois élèves plutôt qu'à quarante, mais il avait compris qu'il ne sert à rien de traiter d'abruti un élève qui ne comprend pas alors qu'il suffit souvent d'expliquer différemment.

Bien sur, les cours n'étaient pas toujours, pour nous, d'un intérêt évident, mais ils étaient ponctués, eux aussi, de bons moments.

Je l'ai dit, la salle de cours n'avait rien d'agréable ni de confortable.

L'hiver, c'était une glacière. Il y avait un vieux poêle à charbon qui ne chauffait que lui même et que nous devions allumer et entretenir.

La grosse plaisanterie consistait à faire fumer le plus possible le poêle avant que Chabrière n'arrive. C'était évidemment très simple puisqu'il suffisait de laisser le foyer ouvert et de rajouter éventuellement quelques chiffons imbibés d'huile… Lorsque Chabrière arrivait, il constatait le nuage de fumée rendant impossible tout cours et, dans l'attente que cela s'évacue, il partait saluer son amie, Madame M…

Car Chabrière avait le cœur faible, surtout pour cette Madame M…, sous-responsable du service Paie et Social. Cela était patent et durait depuis des années. D'ailleurs, Chabrière nous accordait souvent des pauses dont il profitait surtout pour aller faire un tour vers sa conquête… C'était alors un joyeux tohu-bohu dans la salle de cours.

Je me souviens qu'un jour, alors qu'il était parti vaquer, nous chahutions très fort. Il était très amusant de se canarder a coup de balles de chiffons ou de tout autre projectile. Parti dans la rigolade, je saisis une vielle pomme qui traînait dans la poubelle et vise l'un de mes potes. Pas de chance, le copain esquive le fruit qui poursuit sa trajectoire en emportant l'une des vitres de la salle…Me voilà dans la panade car Cha-Cha il est cool mais doit y avoir des limites…

Le voilà qui revient de sa promenade; bien sur il ne peut manquer les morceaux de verre et le trou béant !

  • Oh, merde, je peux pas vous laisser cinq minutes, qui à fait ça ?

Je me dénonce, nous ne sommes plus à la maternelle, mais je transforme la partie de rigolade en un fâcheux concours de circonstances où, voulant transmettre la pomme à un camarade, celui ci la loupa et elle atterrit donc malheureusement dans le carreau. Mon explication ne le convainquit pas.

  • Tu viens avec moi t'expliquer chez Deniau (au bureau du personnel .)

Il est contrarié. Peut être un souci avec Madame M… ?

Nous voilà dans le bureau du Chef du personnel.

  • Qu'est ce qui se passe ?

Je n'attends pas.

  • Ben, M'sieur, voilà, j'ai cassé un carreau à la salle de cours…
  • Ah ? Bon on va le faire réparer; c'est bien que vous soyez venu me le dire.

Je n'en demande pas plus et je m'éclipse. Chabrière arriva peu après moi en classe, écoeuré mais pas revanchard.

  • …Et en plus Deniau l'a félicité, raconta t il avec un brin d'impuissance !

L'incident fut définitivement clos et nos rapports meilleurs que jamais.

Il y avait aussi Monsieur Trohel, du même service que Madame M… qui était chargé, en troisième année, de nous faire les cours de législation et sécurité du travail. Cela nous barbait prodigieusement, surtout qu'il était gnangnan et sans aucune fantaisie.

Il venait faire son cours à la dernière heure de l'après midi, juste après que Chacha ait terminé les siens. La grande plaisanterie était de nous tirer dès que Chacha était parti et Trohel pas encore arrivé et de ne réapparaître qu'au bout d'un temps variable assez long Nous allions nous planquer dans les W-C pour essayer d'apprendre les leçons à toute vitesse. Parfois nous ne réapparaissions qu'au bout d'une demi heure, prétextant n'importe quoi, et l'interro écrite prévue était râpée. Ce n'était pas un mauvais bonhomme car il ne nous punît jamais et n'alla pas se plaindre à la direction.

Trohel essayait toujours de nous convaincre de l'utilité de ses cours, sans succès mais sans jamais se mettre en colère.

Nous prenions plaisir à faire semblant de ne pas savoir répondre aux questions pourtant faciles qu'il nous posait et lui s'évertuait à trouver des exemples que nous faisions semblant de ne toujours pas comprendre.

Il fut vraiment désolé le jour où, ayant demandé à mon copain Alain ce qu'il convenait de faire si, par hasard, il trouvait une bombe, celui ci lui répondit:

  • Ben… j'la porte au commissariat ? ( véridique )….!!!!

Septembre 1963, j'entame ma deuxième année.

Pour les vacances, nos premiers congés payés, nous sommes partis, mon copain Alain et moi, sur la Cote d'Azur. Alain est l'un des deux autres apprentis entrés le même jour que moi. On s'entend bien tous les deux.. Lui, il est aux Pilotages, chez Monsieur Harasse. Les Pilotages, c'est le service où l'on monte et met au point les pilotes automatiques d'avion. C'est une des inventions du fondateur de l'entreprise, Robert Alkan. Je suis incapable d'entrer dans le détail de cette mécanique ; tout ce que je sais c'est qu'elle reposait sur le principe du gyroscope et que c'était quand même compliqué et précis. Cet appareil permettait aux aviateurs de garder le cap mais il est depuis longtemps détrôné par l'électronique.

Aux Pilotages, Alain était au moins au calme, mais Harasse était peureux et chiant. Dès que j'allais voir Alain il était sur mes talons pour me faire déguerpir.

La Cote d'Azur, donc. Un copain de troisième année nous avait vanté la beauté des sites et tout l'intérêt des Auberges de Jeunesse. Nous étions donc partis, à deux, après avoir acheté une tente deux places, deux sacs à dos, et pris notre carte d'adhérents des Auberges. Nous avions expédié nos mobylettes par le train, à l'avance, et pris deux allers simples pour Hyères.

Je n'avais pas 17 ans; Alain à peine 16, et pourtant nos parents nous laissèrent partir seuls, ce qui me paraît aujourd'hui incroyable compte tenu qu'alors l'éducation était plutôt stricte. Mais ce fut ainsi.

Le voyage fut un enfer. A cette époque tout le monde était en congés au mois d'août. Le train était bondé et nous avons fait tout le voyage tassés avec d'autres près de la porte des W-C qui étaient bien sur pris d'assaut.

Comme si le voyage n'était pas assez pénible, nous eûmes droit à un incident peu réjouissant…

A un moment, une personne sort des WC; elle a du mal à s'extirper du cagibi étroit, entre ceux qui sont installés par terre et ceux qui font la queue pour un besoin pressant. Pour avancer, elle lève une jambe en se tenant d'une main au chambranle de la porte. Une courbe un peu plus prononcée que les autres, ou un courant d'air, je ne sais plus, et la lourde porte se referme sur la main de l'infortunée ( je crois que c'était une dame). Cri de douleur. La personne a retiré sa main mais un bout de doigt a été sectionné par la porte et reste, collé à celle ci ! Je n'insiste pas, mais nous avons fait presque tout le voyage avec ce morceau de viande qui est enfin tombé par terre, hors de notre vue. Qu'a fait la personne blessée ? Je ne sais ; elle a regagné sa cabine en gémissant mais le signal d'alarme n'a pas été actionné.

Ces premières vacances furent un fiasco. L'Auberge de jeunesse n'avait aucun intérêt. Nous nous contentions de camper sur son terrain et d'y prendre nos repas. Nous passions notre temps a faire de la mobylette. Dans l'ensemble nous nous ennuyions et le confort spartiate de la tente deux places avec nos matelas à boudin perdant leur air était difficile à supporter. La plage était loin et bondée. Mon copain eut la malchance de faire des crises d'œdème de Quincke ; puis il attrapa un mauvais coup de froid qui nous décida à retenir rapidement un train pour le retour.

Arrive le jour du départ. Nous plions bagages et nous présentons à la réception de l'Auberge pour régler notre séjour et récupérer notre carte qu'il avait fallu laisser en gage.

  • Vous partez ? Bien, mais on ne vous a pas vu pour les corvées ?
  • Mais on ne nous a jamais rien demandé ! Et d'ailleurs nous logions sous notre tente…
  • Taratata, chacun doit participer.
  • Mais vous auriez pu nous le demander avant, nous avons notre train dans une heure ! ( c'était presque vrai ) .
  • …Plus qu'il n'en faut pour vous rendre utile, un de vous va faire les W-C et l'autre va ranger la vaisselle ( ou je ne me rappelle plus quoi d'autre ); c'est ça ou vous ne récupérez pas vos cartes et vous ne pourrez plus jamais aller dans une Auberge.

Couillons comme pas deux, nous avons exécuté les taches réclamées alors que les cartes il aurait pu se les garder, car nous n'avons jamais remis les pieds dans une Auberge de Jeunesse. Mais nous étions encore trop inexpérimentés pour envoyer balader ce gâte vacances.

Par la suite, nous repartîmes souvent, Alain et moi, ensemble en vacances.

Je reprend donc le boulot, toujours dans le service à Coppin. Je suis inquiet car on ne me parle pas du fraisage et le temps passe. Et puis, enfin, Coppin arrive un jour et me dit à regret :

  • Allez, ils t'attendent au fraisage, tu as gagné.

Je ne me le fais pas dire deux fois. La minute d'après j'étais dans le bureau de Monsieur Gauthier, responsable du fraisage.

C'était un homme assez sympathique. Petit, bedonnant, il était d'un naturel calme. Mes rapports avec lui furent globalement satisfaisants : il connaissait suffisamment la pratique et la théorie et s'occupait un peu plus de moi que ne le faisait Coppin. Mais il devait aussi veiller à une sacrée équipe de fraiseurs…

Car en ce temps là, les commandes étaient abondantes et le travail ne manquait pas. Comme le fraisage représentait une grosse part de la production et qu'on n'avait pu embaucher suffisamment de fraiseurs, il avait été fait appel à des tourneurs, des décolleteurs de l'entreprise pour pallier au manque de main d'œuvre. Des gars avaient donc été mutés d'autres services, la plupart contre leur gré. Tout cela n'allait pas sans problèmes, les gars se foutaient un peu de la qualité du travail, le nombre de pièces mortes ou rebutées en attestait. Mais les gars s'en moquaient, puisque ce n'étaient pas leur métier…

Je n'ai pas précisé ce qu'était ( et est toujours ) une fraiseuse. Il s'agit d'une machine, entraînée par un moteur, sur laquelle on monte la pièce que l'on veut usiner. Un système de glissières avec des manivelles graduées permet de déplacer cette pièce dans toutes les directions avec une très grande précision. Au dessus de ce système se trouve " la tête " qui est un peu comme un mandrin de perceuse, en beaucoup plus gros. La tête peut être équipée de différents outils appelés fraises. Il suffit (presque !) de faire tourner les outils et d'approcher la pièce : en entrant en contact, la fraise va enlever du métal la où on le désire.

Bien sur, la réalité est bien plus compliquée, sinon on se demanderait pourquoi il faut deux ans pour apprendre les ficelles de la profession ! Et ma description va faire rire ceux qui connaissent le métier, et alors que maintenant tout est fait en numérique automatique, mais le but de mon écriture n'est pas de faire un manuel du parfait fraiseur.



L'outil utilisé en fraisage s'appelle une fraise. Pour s'imaginer ce que c'est, il suffit de penser au dentiste qui utilise le même principe pour nous extirper les caries : sa roulette est en fait munie d'une fraise miniature. A titre vraiment anecdotique, le mot fraiseuse vient bien sur de fraise, nom qui fut donné à cette catégorie d'outils parce que les premiers avaient la forme d'une boule pointue, d'où la ressemblance avec le savoureux fruit.

Je passais donc deux ans à apprendre un métier qui me plaisait. Certes, ce n'était pas toujours facile et rigolo. Il fallait parfois travailler en lubrifiant à grand jets d'huile spéciale, sinon la fraise et la pièce chauffaient et cela se terminait par des étincelles, une pièce et une fraise ratatinées et une ( petite ) engueulade au bout. Travailler à l'huile était une corvée, car il fallait tout nettoyer à chaque pièce : au pétrole , au pinceau , mais le plus                                                              fraiseuse Gambin
souvent à la soufflette et alors on en prenait plein la figure. Les boutons disgracieux dus à l'huile n'étaient pas rares. Aussi c'était un soulagement lorsque les pièces étaient en aluminium car alors on pouvait travailler " à sec " et c'était bien plus agréable.
 

Là, j'ai mis une photo d'une fraiseuse.
C'est vraiment du pot, car c'est exactement la même sur laquelle je travaillais, sauf que là, elle est dans un état pitoyable !
La mienne, elle avait toute sa peinture et la ferraille brillait.
Quand on avait une machine en bon état, on l'entretenait.

Comme le père Gauthier n'était pas emmerdant et que, en tant qu'apprenti, je n'avais pas de cadence à respecter, je continuais à me balader à droite et à gauche, sans en abuser.

Nous étions des apprentis bien plus heureux que ceux qui étaient en CollègeTechnique. 
    fraise " deux tailles "

Eux avaient les professeurs sur le dos toute la journée, c'était comme à l'école. Nous, non seulement nous avions une liberté assez large, mais en plus nous étions directement dans la production. Nous pouvions bénéficier de l'expérience des plus vieux compagnons, nous voyions journellement des techniques et des pratiques nouvelles, nous avions accès aux combines et astuces du métier, nous participions vraiment à presque tout.

Je vis d'ailleurs bien la différence le jour du CAP : j'étais suréquipé en matériel par rapport aux gars des CET, je connaissais plein d'astuces et de tours de main, et je finis mon essai pratique bien avant tout le monde, hésitant d'ailleurs à aller le rendre si tôt. ( ce qui ne m'empêcha pas de commettre une erreur d'usinage qui heureusement ne fut pas éliminatoire ..! ).

Nous obtînmes notre CAP. Cela signifiait que la société nous gardait comme professionnels et nous accordait d'office la qualification de P1 ( professionnel 1er échelon ). Pour moi c'était un double soulagement : déjà j'en avais fini avec les études et ensuite j'allais avoir un vrai salaire avec ce que cela amène de liberté.

Je n'en ai pas parlé, mais notre apprentissage était rémunéré. Nous avions un statut qui paraît bizarre aujourd'hui. Nous avions été engagés comme " apprenti sans contrat ", c'est à dire que rien n'avait été signé par personne. En ce temps la on ne s'embarrassait pas de formalités et la parole comptait plus qu'un écrit. J'ai bien sur conservé mon premier bulletin de salaire : 125 francs nets pour quinze jours, ( soit environ 19 euros ), ce qui était très au dessus des pratiques habituelles.

Les jours de paie étaient des jours plus fiévreux que les autres. Les salaires de toute l'usine étaient alors réglés deux fois par mois. En fin d'après midi, le " pointeau " c'est à dire celui qui s'occupait entre autre de gérer les heures de présence des ouvriers, montait à la caisse et revenait avec autant de petits sachets en cuir noir que de salaires à distribuer. Ces sachets étaient répartis dans chaque service et c'était le chef qui allait verser son dû à chaque ouvrier ! Comme nous étions alors autour de trente ouvriers au fraisage, il fallait que notre chef, Monsieur Gauthier, aille voir chacun à son poste de travail, prenne le bon sachet et vérifie le montant inscrit sur le bulletin de salaire, puis sorte du sachet la somme correspondante qui y avait auparavant été introduite en pièces et billets et vérifie avec le salarié que le total était correct. Gare s'il manquait un centime ou plus !

A l'heure du virement automatique, tout cela paraît vraiment désuet mais il en était ainsi. Parfois, les jours de paie, l'heure tournait et on ne voyait rien venir. S'élevaient alors, de ci de la, de grands cris : " la paie ! ". Rapidement cela enflait : " la paie, merde ! " puis " la paiiiie… mmmeeerde ! " .Généralement la paie arrivait, pas parce qu'on avait hurlé en se défoulant, mais tout simplement parce qu'il y avait eu un petit retard.

Mais il se pouvait, rarement, que les hurlements se prolongent en vain : rien n'arrivait : un problème quelconque renvoyait au lendemain le versement des salaires. Il n'en fallait souvent pas plus pour qu'un " débrayage " ait lieu. On voulait, on exigeait notre dû ! Des vies allaient être brisées par ce retard, des familles réduites à la misère ! Chacun se cherchait le prétexte d'arrêter de travailler mais tout rentrait dans l'ordre rapidement…

Nous voilà donc à apprendre que nous sommes reçus au CAP et donc tacitement embauchés définitif. Mais la première paie du mois de juillet arrive sans que nous constations un changement de salaire et de qualification. Immédiatement, les trois blancs becs ex- apprentis que nous sommes se concertent et décident d'aller exiger leurs droits. Nous déboulons dans le bureau du chef du personnel.

Deniau est consterné :

  • Mais enfin, je viens à peine d'apprendre que vous êtes reçus ! il n'y a aucun problème, mais le service paie ne peut aller plus vite que la musique ; et rassurez vous, vous toucherez un rappel depuis le 1er juillet !

Il avait absolument raison et nous tort mais nous pensions déjà qu'il valait mieux commencer notre vie professionnelle en affirmant notre autorité. Je reconnais aujourd'hui que nous avions vraiment mal choisi notre prétexte, d'autant que jusqu'aux congés du mois d'août nous n'avons rien produit qui justifia d'un salaire de professionnel ! Gauthier me confia quelques menus travaux mais j'attendis les congés en roue libre, savourant ma réussite au CAP et m'occupant à la réalisation de diverses " perruques ".

                                                                                                A suivre: part. 2

Par poilagratter - Publié dans : vécu
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

mais c'st incroyable mon ami.et c'est la galère alors?mais qu'est ce qu'on va faire alors, faut faire quelque chose
Commentaire n°1 posté par bouli le 05/12/2009 à 08h26
Dites donc, pour quelqu'un qui ne brillait pas à l'école, vous savez rédiger...
Commentaire n°2 posté par Lanaud le 03/09/2010 à 09h54
Bonjour, pourriez-vous me contacter par courriel svp ? (pas besoin de publier ce post, c'est juste pour prendre contact, j'ai à vous parler.)
Merci.
Commentaire n°3 posté par anonyme le 07/09/2011 à 10h36

C'est à dire ?

Réponse de poilagratter le 07/12/2011 à 17h25
Je souhaite juste vous parler en privé svp. En vous remerciant par avance, Alexis
Commentaire n°4 posté par Alexis le 07/12/2011 à 18h29

Présentation

Catégories

Profil

  • poilagratter
  • Le blog de poilagratter
  • Homme
  • 02/11/1946
  • syndicat usine vérités coups de g
  • 63 ans en 2009. Vieux rocker nostalgique. Ne supporte pas l'injustice, Ni l'arrogance de nos dirigeants, Ni les charlatans.

Recherche

Recommander

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus